Dépendance affective

Intentions générales

La dépendance affective devient un sujet de plus en plus populaire, autant chez les spécialistes de la relation d’aide que pour monsieur et madame Tout-le-monde; c’est un thème majeur des conversations sur l’intimité. On découvre que sous le couvert de l’amitié et de l’amour conjugal ou parental certaines pratiques et dynamiques finissent insidieusement par étouffer ce que les personnes possèdent de plus précieux: leur capacité de s’épanouir selon leur individualité.

  • Pourquoi, quand je suis en amour, j’en viens fatalement à me sentir mal dans ma peau, à vivre des insatisfactions et des doutes au point que j’ai l’impression de perdre davantage que je ne gagne?
  • Quand je suis célibataire, je me sens libre et je fais plein d’activités mais je voudrais quelqu’un dans ma vie. Quand j’aime quelqu’un, c’est immanquable, après une période plus ou moins longue de lune de miel j’étouffe, comme si l’autre se faisait trop présent dans mes préoccupations et m’empêchait d’être moi-même.
  • Mes parents disaient m’aimer. Mais leur supposé amour sincère a écrasé quelque chose de vital en moi. Aujourd’hui, ce que ressens envers eux, c’est une colère profonde qui leur parait tout à fait injuste. J’en suis encore plus malheureux.

Cet article est dédié à Nancy, Geneviève et Isabelle, pour des amours épanouissantes.

Mais comment reconnaître une relation de dépendance affective dans ses traits essentiels? Toutes les dépendances affectives se ressemblent-elles de façon identique ou possèdent-elles des modes d’expression spécifiques qui facilitent leur reconnaissance?

Dans ses expressions affective, économique ou politique, la dépendance peut prendre des formes aussi variées que le permet la complexité humaine: dépendance à l’amour, à la sexualité, à l’argent, à l’alcool, à la bouffe, au jeu, au pouvoir, au prestige et aux honneurs, etc. En fait il existe diverses sortes de dépendance, possédant généralement une dimension psychique et une autre sociale.

Les thèmes de dépendance et d’indépendance se retrouvent dans la trame même de l’histoire de l’humanité, dans ses manifestations biologique, familiale, sociale, psychique, domestique, financière, intellectuelle, sexuelle, politique, religieuse, mythique, etc. De tout temps, à la fois on a désiré et combattu la dépendance et l’indépendance. On pourrait décrire l’évolution de l’espèce humaine comme celle des luttes pour l’émancipation ou la répression des peuples, des nations, des groupes et des individus.

Cet article présente l’ébauche d’une compréhension de la dépendance affective comme dynamique psychique. Il comporte deux parties.

La première partie, celle qui fait l’objet de la présente publication, vise les trois objectifs suivants.

Présenter une très brève revue de littérature.

Identifier certaines caractéristiques fondamentales de la dépendance.

Décrire quatre dynamiques psychiques qui engendrent des attitudes et des comportements de dépendance interrelationnelle.

  • La dépendance symbiotique.
  • La dépendance stéréotypique.
  • La contredépendance.
  • La dépendance à une empreinte psychique.

Dans une deuxième partie, qui fera l’objet d’une prochaine publication, l’analyse traitera sommairement des fondements idéologiques judéo-chrétiens ainsi que des phases du développement psychosocial et des facteurs qui favorisent la dépendance. Elle s’attardera sur la formulation de principes d’intervention qui facilitent l’acquisition d’une dynamique d’autonomie.

Brève revue de littérature

Bien que cette étude porte sur la dépendance affective dans le cadre de la relation interpersonnelle, il faut tenir compte des différentes recherches, peut-être pas encore suffisamment imbriquées mais qui aboutissent habituellement aux liens entre les conduites individuelles, l’éducation, les modèles sociaux, l’idéologie dominante.

Voici quelques points de vue choisis pour la diversité de leur origine: la psychiatrie et la psychanalyse, le féminisme, les fraternités d’entraide Al Anon et Alcooliques Anonymes, la philosophie politique.

Une typologie en évolution: le DSM

Dans un article intitulé Dépendances et personnalité dépendante, les Français G. Loas, praticien hospitalier, et J.D. Guelfi, professeur, retracent l’histoire du concept de personnalité dépendante à travers les différentes éditions du Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux (DSM) présentant une classification des troubles de la personnalité selon un modèle catégoriel et à partir d’une conception par traits.

Selon ces auteurs, la première édition, datant de 1952, (DSM I) catégorise une personnalité passive-dépendante comme un sous-type de la personnalité passive-agressive. Ce sous-type disparaît dans la deuxième édition (DSM II), datant de 1968. C’est en 1980, dans la troisième édition (DSM III), que la personnalité dépendante apparaît en tant qu’entité autonome. Voici, tels que les présentent Loas et Guelfi, les trois critères diagnostiques, tous nécessaires, donc monothétiques, qui permettent, selon le DSM III, de reconnaître une personnalité dépendante.

Les manifestations suivantes caractérisent le fonctionnement habituel au long cours du sujet, sans être limitées à des épisodes pathologiques et sont à l’origine soit d’une altération significative du fonctionnement social ou professionnel, soit d’une souffrance subjective:

  • Laisse passivement les autres assumer la responsabilité des secteurs importants de sa vie en raison de son incapacité à fonctionner de manière autonome (par exemple laisse son conjoint décider quel type de travail il ou elle doit faire).
  • Subordonne ses propres besoins à ceux des personnes dont il ou elle dépend pour éviter d’avoir à compter sur soi, par exemple tolère un conjoint abusif.
  • Manque de confiance en soi, par exemple se sent abandonné, sans recours et stupide.

Le DSM III identifie certains facteurs prédisposants qui se manifestent durant l’enfance ou l’adolescence: une maladie physique, une angoisse de séparation ou un évitement. Et comme complications potentielles: la dépression majeure et le trouble dysthymique, c’est-à-dire perturbant la régulation des humeurs.

Mais cette définition laissait à désirer. D’une part elle ne réussissait pas à identifier un nombre important de sujets réellement dépendants mais ne correspondant pas aux critères de diagnostic (faux-négatifs), d’autre part elle formulait de façon sexiste certains de ses items.

En 1987, le DSM III-Révisé présente une seconde définition qui remplace les trois critères monothétiques de 1980 par neuf critères polythétiques, c’est-à-dire que la présence de cinq parmi ceux-ci suffit pour établir un diagnostic de personnalité dépendante. Voici ces critères tels que les présentent Loas et Guelfi.

Mode général de comportement dépendant et soumis, apparaissant au début de l’âge adulte et présent dans des contextes divers, comme en témoignent au moins cinq des manifestations suivantes:

  • est incapable de prendre des décisions dans la vie de tous les jours sans être rassuré(e) ou conseillé(e) de manière excessive par autrui;
  • laisse autrui prendre la plupart des décisions importantes le (la) concernant, par exemple où habiter ou quel emploi prendre;
  • se montre “d’accord” avec les gens, même quand il (elle) pense qu’ils se trompent, par crainte d’être rejeté(e);
  • a du mal à mettre en route des projets ou à faire des choses seul(e);
  • se porte volontaire pour faire des choses désagréables ou dévalorisantes pour se faire aimer par les autres;
  • se sent mal à l’aise ou impuissant quand il (elle) est seul(e) ou fait des efforts considérables pour éviter d’être seul(e);
  • se sent annihilé(e) ou impuissant(e) quand une relation proche s’interrompt;
  • est fréquemment préoccupé(e) par la crainte d’être abandonné(e);
  • est facilement blessé(e) quand il (elle) est critiqué(e) ou désapprouvé(e) par autrui.

Le DSM III-R retient deux facteurs prédisposants (une maladie physique chronique pendant l’enfance ou l’adolescence, l’angoisse de séparation de l’enfance) et conserve les complications potentielles de la première version (dépression majeure, trouble dysthymique).

Cette présentation de la dépendance laisse sur sa faim. Quels liens fait-on entre les facteurs prédisposants, les traits caractéristiques et les complications potentielles? Y a-t-il des facteurs précipitants ou perpétuants? Une telle définition, toute schématique soit-elle, répondrait-elle plus à un besoin d’étiqueter qu’à un désir de comprendre ce trouble de la personnalité dans ses dynamiques et ses contextes d’évolution?

La notion de séparation-individuation

Margaret Mahler, théoricienne et clinicienne de la psychanalyse, a formulé l’hypothèse d’une phase déterminante pour le développement psychologique. Mahler et son équipe (1980) ont observé le processus de séparation-individuation entre des enfants, âgés de quelques mois à trois ans, et leur mère. Distincte de la naissance biologique, une deuxième naissance, dite psychologique, se ferait par étapes. Les adultes significatifs, notamment la mère, joueraient un rôle-clé en favorisant ou non chez l’enfant l’acquisition de ses propres caractéristiques individuelles.

L’étape de séparation-individuation apparaît alors comme une clé essentielle pour comprendre le développement de l’enfant. Bien qu’il puisse rattraper un certain retard ou un processus plus ou moins réussi, c’est au tout début de sa vie et encore sous la forte influence de son environnement familial et social que l’enfant expérimente l’individuation, et ce de façon marquante et déterminante.

Une critique féministe

Déjà en 1942 Karen Horney (1953), psychiatre et psychanalyste associée au mouvement culturaliste, publiait Self Analysis comportant un chapitre entier intitulé Un cas de dépendance morbide. L’auteure soulignait que la dépendance, cachée sous les mots exquis d’amour et de loyauté, dépasse la sphère féminine: la plupart d’entre nous, femmes et hommes, la rencontrons sous un aspect ou l’autre à une période de notre vie.

Autour et au cours de la décennie 1980 plusieurs auteures féministes ont fouillé l’histoire du développement des systèmes matriarcal et patriarcal afin de souligner les causes idéologiques et non biologiques de la dépendance des femmes aux hommes (notamment Azâd, 1985; d’Eaubonne, 1977; Sanday, 1981).

À noter que l’approche féministe ne peut seule assumer l’entière critique de l’influence d’une idéologie sexiste sur les relations entre les femmes et les hommes. Une analyse masculiniste de la dépendance apporterait un éclairage tout aussi pertinent.

Dépendance à une personne dépendante

Depuis quelques années, issue de la philosophie et de l’expérience humaine qu’offrent des fraternités d’entraide comme Alcooliques Anonymes et Al Anon, apparaît dans la littérature spécialisée et le langage populaire la notion de codépendance.

À l’origine utilisé pour qualifier le lien unissant une personne non alcoolique à un conjoint ou à une conjointe alcoolique, ce concept de codépendance identifie de plus en plus une façon d’être propre aux partenaires d’alcoolique ou aux individus issus d’une famille dysfonctionnelle dont un des membres vit un problème de dépendance à un psychotrope (Wilson Schaef, 1986; Weinhold et Weinhold, 1989).

Dans son livre intitulé Co-Dependence, Anne Wilson Schaef, psychothérapeute, considère que notre système idéologique favorise un processus général d’assuétude qui prend des formes particulières telles que l’alcoolisme, certaines psychoses maniaco-dépressives, etc., qu’elle regroupe dans quatre champs d’intervention: chemical dependancy, mental health, women’s movement, family therapy. Il y aurait donc des caractéristiques génériques du processus d’assuétude et d’autres spécifiques appartenant à des formes particulières de dépendance.

La dépendance, une composante de la nature humaine

Auteur de nombreux essais sur le colonialisme, la domination et le racisme, Albert Memmi (1979) fait de la dépendance, à cause de l’originalité et de la variété de ses formes, une quasi dimension du psychisme individuel et collectif dont on doit tenir compte dans toute approche du réel humain. En ce sens, la relation de dépendance interpersonnelle, qu’elle soit conjugale ou familiale, reflète et engendre une organisation politique de domination.

L’homme dépendant, enfin, est encore l’une des figures les plus courantes et les plus indiscutables de l’universelle humanité; au même titre que celle de l’homme dominant ou celle de l’homme dominé. Et souvent, c’est la même, vue sous un autre éclairage, car si les hommes se dominent fréquemment les uns les autres, ils ont au moins autant besoin les uns des autres. (p. 206)

Caractéristiques de la dépendance affective

Dépendance affective et interdépendance sociale

Est-ce un fait de la nature humaine d’être dépendant ou dépendante? La dépendance affective compte-t-elle parmi nos conditions de vie en société? Sommes-nous tous et toutes quelque peu dépendants les uns des autres? Memmi semble bien le croire.

En fait, vivre en groupe ou en société ne signifie pas nécessairement qu’on se trouve en situation d’interdépendance ou de codépendance.

L’être humain se définit comme un être essentiellement social. Bien sûr isolés les uns des autres nous ne pourrions pas survivre bien longtemps. Mais le désir de survie et le besoin des autres qu’il exprime ne justifient pas pour autant des relations d’interdépendance. Au contraire, une société qui se dote d’institutions politiques associées aux valeurs fondamentales d’égalité et de liberté favorise des rapports sociaux et des réseaux de communication fondés sur l’échange, la solidarité et l’épanouissement autant individuels que collectifs.

Bien que chacun de nous ait besoin des autres pour vivre et survivre, un rapport social et un lien de dépendance demeurent en soi très différents. Le premier trouve sa dynamique dans l’éclosion des forces, des habiletés, des compétences de ses protagonistes, tandis que l’autre se perpétue de façon destructrice en misant sur les faiblesses, les peurs, les vulnérabilités de ses partenaires.

J’ai besoin du savoir-faire du garagiste de mon quartier pour changer l’huile de mon automobile. Le garagiste, en effectuant ce travail, me permet d’utiliser plus longtemps ma voiture et de m’en servir pour gagner ma vie. Et moi, en le payant pour ce service, je contribue à sa liberté financière. Tous les deux, nous en retirons des bénéfices épanouissants l’un pour l’autre.

Si le garagiste n’est pas disponible, je me sentirai peut-être embêté mais pas forcément déstabilisé parce que je saurai m’organiser autrement. J’en chercherai un autre, ou bien je remettrai ce travail à plus tard. Mal pris, je pourrai toujours prendre l’autobus ou un taxi, emprunter ou louer une voiture.

Mais alors, qu’est-ce qui caractérise la dépendance, et précisément la dépendance affective?

Sûrement beaucoup de choses. Arrêtons-nous sur trois caractéristiques ici formulées positivement: les capacités de faire et de choisir, c’est-à-dire d’agir par soi-même, et la capacité de se reconnaître soi-même.

Faire

La dépendance repose sur une incapacité, réelle ou non, de poser une action sans une aide extérieure à soi.

Il existe plusieurs types de dépendance: au tabac, à l’alcool ou à tout autre psychotrope, à la sexualité, à l’amour, à la famille, à l’argent, au travail, au prestige, au pouvoir, à une religion, à un gourou, etc.

Jules est dépendant à l’alcool pour faire l’amour ou pour faire face à la vie. Il se sent mal à l’aise, il a peur de faillir quand il en manque. Sans alcool, il perd ses moyens.

André se dit incapable de faire le lavage, précisément de trier le linge et de faire fonctionner la laveuse et la sécheuse. Sa conjointe le fait mieux que lui, dit-il. Pourtant cet homme pilote un avion entre Montréal et les grandes capitales d’Europe et d’Afrique. Les cadrans et les boutons, il connaît pourtant ça!

Depuis 30 ans, à chaque nuit de la semaine, du mois, de l’année, Jean-Yves exige que sa femme ouvre les jambes afin qu’il introduise son pénis dans son vagin, se fasse aller quelque peu, puis éjacule. Il a besoin, souligne-t-il, de “faire l’amour” pour s’endormir, pour évacuer son stress, pour se sentir aimé.

Choisir

On dit de certaines personnes âgées qu’elles sont en perte d’autonomie. Mais en fait elles s’avèrent plutôt en perte d’indépendance quand elles ne peuvent plus se débrouiller seules pour tenir maison, préparer leurs repas, se déplacer, etc.

La vraie perte d’autonomie survient quand, placées en centre d’accueil, elles se voient privées de leur pouvoir de décision en ce qui concerne leur alimentation, l’heure des repas et du coucher, leurs activités de loisirs, quand on leur impose des compagnons, des compagnes de chambre qu’elles n’auraient pas elles-mêmes choisies, quand on limite leurs visites. Il y a perte d’autonomie quand d’autres font les choix à leur place, selon des normes qui ne correspondent pas nécessairement à leurs critères.

Dans notre société, la perte d’autonomie ne touchent pas seulement les personnes âgées.

Les enfants et les ados peuvent eux aussi subir les normes des autres, notamment de leurs parents, de leurs professeurs, de leur groupe d’amis. Il ne s’agit pas ici de prôner le libéralisme et la permissivité qui nient le besoin d’encadrement parental ou social. Mais plutôt de souligner la différence significative entre d’une part l’apprentissage à faire des choix responsables (autonomie), et d’autre part le conditionnement à l’hétéronomie (les normes des adultes prévalent) ou à l’anomie (toutes les normes se valent).

Donc, au coeur même du problème de la dépendance, on retrouve bien souvent davantage la question des normes et des choix personnels que celle de l’habileté à poser un acte.

Louise veut poursuivre ses études. Elle s’en croit capable. Mais son mari a pour son dire que les enfants ont besoin d’une mère à la maison. Pourtant, ils vont a l’école le jour et les deux parents pourraient facilement s’organiser pour que l’un ou l’autre soit toujours présent à la maison à leur retour. Ils n’ont pas la même conception du rôle de mère. Pour ne pas froisser son époux qu’elle aime, Louise remet son projet à plus tard.

Nicole aime Yannick, mais ses parents disent que ce n’est pas un bon ami pour elle. Ils ne veulent pas qu’elle le fréquente. Pourtant, Nicole et Yannick s’entendent fort bien. “Est-ce la couleur de ses cheveux qui leur déplaît ou que ses parents soient séparés?”, se demande-t-elle.

Se reconnaître

Cependant, la dépendance se fonde non seulement sur la faible capacité d’agir dans le sens de faire ou de décider, mais aussi celle tout autant problématique de se reconnaître une valeur ou une identité selon ses propres critères. Vue sous cette angle, la dépendance affective exprime une incompétence à se valoriser soi-même, c’est-à-dire se reconnaître une valeur attrayante pour soi, se donner une image positive de soi, dynamique, intéressante. La personne affectivement dépendante ne réussit pas à s’identifier au pouvoir significatif qu’elle développe ou peut développer sur sa propre vie et sur son environnement; elle n’intègre pas à son processus d’affirmation de soi des projets personnels à partir de ses intérêts, de ses forces, de ses habiletés, de ses goûts et de ses préférences.

C’est quand je me sentais utile à mon conjoint et à mes enfants que je me percevais comme une personne intéressante. Sans eux, depuis le départ de ma fille et de mon garçon, depuis ma séparation, je ne vois plus de sens à ma vie.

Quand je travaillais, j’étais important, j’étais quelqu’un. On me respectait comme le meilleur spécialiste dans mon domaine. Mais depuis le premier jour de ma retraite, j’ai l’impression d’avoir perdu ma raison d’être.

La dépendance affective apparaît donc quand une personne cède ou perd un pouvoir qui pourtant lui revient. Pouvoir de faire des choses par et pour soi-même, pouvoir de décider ce qui est bon ou mauvais pour soi, pouvoir de reconnaître un sens à son être propre.

Quatre concepts ressortent de cette première analyse: autonomie, hétéronomie, anomie et indépendance.

  • Autonomie Du grec (autos), signifiant soi-même, et (nomos), c’est-à-dire règle de conduite, loi, le terme autonomie désigne la faculté de penser ou d’agir selon ses propres lois ou règles de conduite.
  • Hétéronomie Du grec (hétéros) signifiant autre, et (nomos), c’est-à-dire règle de conduite, loi. Prendre les normes des autres ou les autres comme normes.
  • Anomie Du grec signifiant absence de, et (nomos), c’est-à-dire règle de conduite, loi. Il n’y a pas de normes fondamentales, donc toutes les normes se valent.
  • Indépendance Capacité effective d’agir ou de se débrouiller sans avoir à compter sur une autre personne.

Dépendance affective ou dépendance psychique

Dans ce contexte, pourquoi parler de dépendance affective? L’affectivité ne définit-elle pas plutôt le monde des sensations, des émotions et des sentiments alors que les capacités de faire, de décider et de se valoriser renvoient davantage aux mécanismes psychiques et plus globalisants de la personnalité?

Bien qu’il s’agisse d’une dépendance affective dans le sens qu’une personne dépend d’une réalité extérieure à elle pour vivre des émotions et des sentiments agréables ou désagréables, on pourrait tout aussi bien parler de dépendance psychique dans le sens que la personne dépend de l’autre, de la relation avec l’autre pour s’accorder une valeur, pour donner un sens positif ou négatif à sa vie. C’est en fait la perception psychique de son être que la personne met en jeu dans sa relation d’intimité avec l’autre, ou les autres.

Marie est une fille débrouillarde. Elle a des loisirs, entretient des liens significatifs avec des amis dynamiques. On peut la percevoir comme indépendante, autonome.

Elle rencontre Pierre. Il correspond à son idéal. C’est le grand amour. Six mois plus tard, Marie ne voit plus ses amis parce que Pierre les trouve trop différents de lui. Marie s’ennuie le week-end quand Pierre travaille. Marie se dévalorise depuis que Pierre ne s’intéresse pas plus qu’il ne faut à ses activités, à ses goûts, à ses préférences, à ses projets. Marie se sent insignifiante. Elle ne comprend pas pourquoi puisqu’elle est en amour avec l’homme de ses rêves!

Dépendance affective et intimité

Si la dépendance affective s’avère liée à la nature ou à la qualité de la relation interpersonnelle, il apparaît alors pertinent de clarifier ici la notion d’intimité. Donc qu’est-ce que l’intimité? Une valeur aussi importante que la vérité, donc une composante vitale pour tout être humain.

Intimité Capacité d’exprimer ce qu’on ressent, pense, désire, fait, dans un climat de confiance, en se sachant écouté, compris, accepté, valorisé.

Autant le mensonge apparaît comme un monde obscur, sans point de repère pour se situer et s’orienter, autant l’intimité avec soi et avec les autres permet un éclairage pertinent de la réalité, du moins de ce que l’on considère comme la réalité.

L’intimité peut s’écrire sur les pages d’un journal personnel: un tour d’horizon de 360 qu’on fait avec soi-même.

L’intimité interpersonnelle, c’est oser exprimer des vérités parfois difficiles à dire mais qui somme toute font moins mal que le silence. C’est mettre des mots sur des réalités bonnes à dire malgré la gêne, malgré la peur de paraître trop sensible, ou flatteur, ou vantard, malgré la peur d’exposer une certaine vulnérabilité ou une admiration certaine.

Raconter ses hauts et ses bas, de long en large, mais surtout dans un climat de confiance, en se sentant accepté, se donner la peine et le plaisir de parler de ce qu’on ressent et pense, désire et fait. Cependant, il existe des degrés divers à l’intimité. Elle ne concerne pas les mêmes aspects ou ne se vit pas de la même façon avec des parents, dans l’amitié, au creux de l’amour, derrière l’anonymat d’une confidence faite à un inconnu.

Bien des personnes affectivement dépendantes confondent besoin d’attention, besoin d’approbation, et intimité. Elles déballent leurs problèmes à de parfaits inconnus, sans se préoccuper de la qualité de la relation interpersonnelle, sans se questionner sur la nature du lien interpersonnel, sans mettre de limites à raconter leur vie.

Tout le monde peut rencontrer des difficultés à agir ou à donner un sens à sa vie. On peut réagir de différentes façons. Cependant les personnes dépendantes se sentent grandement démunies devant ces incapacités qu’elles perçoivent parfois comme des déficiences. Aux prises quasi en permanence avec des émotions de peur, de tristesse, d’anxiété, des sentiments d’impuissance, d’insignifiance, d’insécurité, de solitude et d’isolement, elles ressentent leur vie comme une source de souffrance. Il leur apparaît alors difficile, douloureux, angoissant d’être en contact d’intimité avec elles-mêmes.

Dans leur quête d’un mieux-être, ces personnes dépendantes se tournent donc vers l’extérieur. Elles recherchent des sensations fortes capables de neutraliser leur souffrance. Elles désirent un effet qu’elles peuvent obtenir immédiatement, facilement, sans trop d’efforts ou d’engagement de leur part.

La liste des moyens d’assourdir une lancinante douleur s’avère sans limite. Dans notre société de consommation, l’alcool, la drogue, la sexualité, l’amour, la performance, l’argent, le pouvoir, le prestige, les honneurs peuvent servir à calmer le mal de vivre avec soi-même. Comme on n’est jamais entièrement blanc ou totalement noir, les personnes affectivement dépendantes réussissent à développer des habiletés, voire de véritables compétences, pour se procurer un analgésique à leur malaise existentiel, un analgésique jumelé à un fantasme.

Fantasme d’intimité

Vivant une perpétuelle tension qu’aiguisent des émotions et des sentiments désagréables, les personnes dépendantes se retrouvent souvent en déséquilibre psychique. Alors surgit un fantasme, c’est-à-dire une attrayante illusion prometteuse d’un bien-être: l’ivresse donne la confiance en soi et la sérénité, le plaisir sexuel procure l’extase, l’amour apporte le bonheur.

Fantaisie Une fantaisie apparaît comme le désir conscientisé d’une activité d’appréhension du réel par une voie originale, amusante, diversifiante. Elle nous sort de la routine en renouvelant notre contact avec le monde réel, c’est-à-dire notre environnement, notre partenaire. Par exemple, faire l’amour les yeux fermés alors qu’habituellement on se stimule de visuel.

Fantasme Un fantasme est l’expression imagée et répétée d’un besoin ou d’un désir dont le sens, tout comme pour le rêve, se cache sous des apparences parfois surprenantes. Si l’on interprète un fantasme au premier degré, au pied de la lettre de son apparence, on identifie une activité promettant du plaisir. Le besoin ou le désir, auquel ce plaisir répondrait, n’y apparaît pas encore. Il faut plutôt chercher, comme s’il s’agissait d’un rêve, ce qui s’exprime dans un langage à première vue déroutant. Le fantasme se rattache exclusivement au besoin ou au désir de la personne, et ce sans tenir compte des personnages réels ou imaginaires prenant partie à l’activité sexuelle.

Exemple. Louise a été violée quand elle avait 17 ans; on l’avait alors attachée à un arbre. Une psychothérapie lui apporta une aide qui lui permit par la suite de développer des relations érotiques et amoureuses d’apparences très normales. Un jour, Louise souligne qu’elle a un fantasme bizarre: elle désire que son ami l’attache au lit et lui fasse l’amour. “Est-ce une séquelle du viol? Est-ce une vieille blessure qui s’ouvre à nouveau?”, se demandait-elle. Après analyse de la situation, Louise se rendit compte qu’elle ne voulait pas vraiment être attachée; mais elle prit conscience qu’elle désirait fortement que son partenaire soit plus actif quand tous deux faisaient l’amour, et qu’elle ne savait pas trop comment le lui dire.

La réalisation au pied de la lettre d’un fantasme, malgré son excitante apparence et au-delà du plaisir qu’elle peut entraîner, ne met pas la personne en contact avec sa réalité ni avec celle de son environnement. Le fantasme renvoie plutôt au monde de l’inconscient. Sous forme d’images, de symboles, d’allégories à décrypter, à décoder, à analyser pour en découvrir le sens profond, il exprime un besoin caché, un désir à reformuler.

Un fantasme obsédait Josée: faire l’amour sur une peau d’ours, devant un feu de foyer. Elle ne désirait plus son conjoint sauf dans ce cadre romantique.

Pourtant, à chaque fois qu’elle faisait l’amour sur une peau d’ours et devant un feu de foyer, elle ressentait une grande solitude et une persistante insatisfaction.

Elle découvrit plus tard que ces images cachaient un besoin plus important: faire l’amour avec un conjoint chaleureux. Et même plus, avoir dans les différents domaines de sa vie une relation chaleureuse avec son conjoint.

Claude, d’orientation érotique hétérosexuelle, allait d’échec en échec dans ses relations amoureuses. À chaque fois qu’il consommait de la cocaïne, il se retrouvait dans un sauna pour hommes gais. Là, il trouvait facilement des partenaires sexuels. “C’est plus fort que moi, c’est une obsession. Pourtant, immédiatement après l’activité sexuelle, j’ai honte et je ne veux rien savoir du gars.”

À l’analyse de son fantasme, Claude comprend qu’il ne se reconnaît aucun attrait, donc aucun moyen de séduire une femme. Mais quand il parade nu dans un sauna, il a beaucoup de succès. Son besoin caché lui apparaît alors comme la nécessité de développer une image positive de lui-même, ce qui lui permettrait d’être plus convaincant dans sa stratégie de séduction hétérosexuelle, et plus fondamentalement, de s’aimer lui-même.

Si l’on définit la conjugalité comme la relation amoureuse entre deux partenaires d’abord en contact intime avec leur être individuel, on interprète alors la dynamique de dépendance affective comme un rapport fantasmatique entre deux personnes qui projettent l’une sur l’autre la recherche impuissante de réponses à des besoins qu’elles n’ont pas vraiment clarifiés.

D’une part, la dépendance vise à répondre, bien que de façon illusoire, à des besoins d’intimité personnelle. On demande à l’autre, plutôt qu’à soi-même, de répondre à des besoins qui relèvent avant tout du pouvoir intime de la première personne concernée: s’aimer, se valoriser, identifier soi-même ses propres besoins, se donner des intérêts et des projets de réalisation de soi, cultiver des relations interpersonnelles, développer un réseau social, faire face à ses difficultés, régler soi-même ses problèmes, prendre ses responsabilités, être plus autonome, etc.

D’autre part, cette même dépendance vise aussi à répondre, de façon tout autant illusoire, à des besoins d’intimité interpersonnelle. On demande à l’autre de prendre des initiatives, d’animer et de ressourcer la relation.

Quand on s’en remet à quelqu’un d’autre pour s’épanouir soi-même, pour dynamiser le lien d’amitié ou d’amour, par conséquent on rend cette personne responsable des échecs, on la blâme, on vit du ressentiment à son endroit.

En fait, la dépendance affective cache une peur profonde, un malaise existentiel: l’absence de lien d’intimité avec soi. On redoute de se retrouver avec soi-même. La solitude n’est jamais choisie, mais toujours subie: Je m’ennuie, je suis mal avec moi, je suis en mauvaise compagnie quand je me retrouve seul.

Quatre dynamiques de dépendance affective

Il existe plusieurs dynamiques de dépendance affective.

Voici quatre types de dépendance, peut-être les plus caractéristiques. Rappelons toutefois qu’une dynamique n’apparaît jamais de façon pure, exclusive. Deux ou trois dynamiques peuvent se côtoyer chez un même individu.

1. La dépendance symbiotique

La première dynamique de dépendance affective présente une double facette. Il s’agit en fait de deux types intimement complémentaires, formant même un couple symbiotique: pour exister l’un a besoin de l’autre.

1.1. Le type Cordon ombilical

Les personnes dépendantes du type Cordon ombilical se reconnaissent une valeur, une importance, dans la mesure où une autre personne leur accorde de l’attention, leur démontre de la considération. Ces femmes ou ces hommes, inertes dans la solitude, prennent vie quand quelqu’un d’autre les anime.

Ressentant une profonde insécurité, ne se faisant pas confiance, ils quêtent continuellement l’approbation des autres pour agir.

Jean attend qu’on devine ses besoins et qu’on y réponde. Il ose peu, il évite de prendre des initiatives ou de formuler des demandes, par peur du refus/rejet ou par crainte de l’échec. Capable de se montrer inventif et actif quand il s’agit d’attirer l’attention et la pitié, plus souvent passif dans son attente de la Providence ou d’une personne Sauveure, Jean tient son cordon ombilical à deux mains et cherche un nombril sur lequel le brancher.

1.2. Le type Sauveur

Les personnes dépendantes du type Providence ou Sauveur s’attribuent une valeur, une utilité, en devenant responsables du bonheur de quelqu’un d’autre.

Débrouillardes, actives, entreprenantes, elles canalisent leurs énergies vers de plus démunis qu’elles. Apparemment très fortes, superfemmes ou surhommes, ces personnes négligent leurs intérêts personnels et leur épanouissement individuel.

Jeanne possède une âme de sauveure, de missionnaire. Débordante d’initiatives au service des autres, elle se donne et se dévoue sans limite; mais en même temps elle oublie ses propres besoins. Généreuse, centrée sur les autres, elle a des difficultés à demander quelque chose pour elle-même ou à recevoir sans rembourser au centuple.

Depuis que son conjoint alcoolique a cessé de consommer et s’est pris en main, Jeanne se sent déprimée, rejetée, isolée. Cependant elle n’ose pas en parler: ce serait se plaindre selon elle. Elle ne veut pas demander de l’aide: elle s’en sortira seule, croit-elle.

2. La dépendance stéréotypique

Une autre dynamique de dépendance lie le vécu et l’expression de l’affectivité et du psychique à l’adoption de rôles sociosexuels stéréotypés.

Ces personnes s’attribuent une valeur en autant qu’elles s’identifient et correspondent à un ensemble de stéréotypes sociaux.

Ainsi les pensées, les intérêts, les goûts, les jugements, les sensations, les émotions, les sentiments des partenaires s’avèrent conditionnés ou prédéterminés par leur croyance que le dimorphisme sexuel entre les femmes et les hommes refléterait une différence tout aussi naturelle et incontournable dans leur être, dans leur façon de penser, de ressentir, de désirer et d’agir.

Pour que le courant passe entre deux personnes il faut donc que l’une soit prise telle qu’en elle-même et l’autre fiche en soi. Cependant, il y a un court-circuit quand un des partenaires rompt avec la tradition des stéréotypes.

Fière de sa poitrine ferme et de ses fesses rondelettes, Susie faisait tout pour ressembler à Madonna, son idole. Elle soignait sa réputation de fille sexy et se révélait très active au lit. Pour séduire davantage, elle se teignait les cheveux en blond. C’est sur son corps qu’elle comptait le plus pour attirer les hommes.

Le soir de ses trente ans, Susie se retrouva seule dans son petit appartement à se demander pourquoi elle n’avait jamais de partenaire stable, pourquoi aucun gars ne portait attention à son talent de pianiste, pourquoi elle ne connaissait pas l’orgasme comme ses autres amies.

Jean se targuait d’être l’homme parfait. Instruit, riche, compétent et leader dans sa profession, il restait toujours maître de la situation. Dans ses activités sexuelles, il prenait l’initiative 9 fois sur 10 et consacrait un soin minutieux à faire jouir en premier sa partenaire avant de se laisser aller à un orgasme bien senti autant que silencieux.

Mais quand, à 35 ans, il rencontra Marie-Noël, une femme habituée à s’affirmer dans un partage égalitaire au sein du couple, il s’en trouva dérouté et sexuellement impuissant!

3. La contredépendance

Des femmes et des hommes, bien que présentant des caractéristiques de dépendance, ne se reconnaissent pas vraiment dans la description des dynamiques symbiotique et stéréotypique.

Ces personnes connaissent et valorisent leurs besoins et leurs intérêts, les affirment et trouvent des satisfactions pertinentes, au risque parfois de passer pour égoïstes, égocentriques, solitaires ou célibataires endurcis.

Ces femmes et ces hommes ne ressemblent pas aux personnes qui aiment trop ou mal, généreuses jusqu’à l’oubli de soi, centrant l’intimité de la relation sur leur conjoint ou conjointe, cherchant à tout prix à sauver l’autre du naufrage sans se rendre compte que leur propre barque prend l’eau.

Ces femmes et ces hommes ne s’identifient pas davantage à ceux et à celles qui se branchent sur l’énergie de l’autre pour s’allumer et démarrer mais qui s’éteignent rapidement quand ils se retrouvent seuls, sans partenaire.

Au contraire, ces personnes se montrent fort indépendantes, débrouillardes, fonctionnelles dans bien des domaines de leur vie: travail, loisirs, famille, etc. Elles assument facilement leurs responsabilités, sans ce constant besoin de la valorisante petite tape dans le dos.

De plus, contrairement à ceux et celles qui souffrent de dépendance symbiotique ou stéréotypique, ces femmes et ces hommes apparaissent capables d’intimité, c’est-à-dire capables d’exprimer ce qu’ils ressentent, pensent, font et désirent, dans un climat de confiance, en se sentant écoutés, compris, acceptés et valorisés.

Par ailleurs ces personnes si indépendantes et si autonomes possèdent aussi certaines des caractéristiques suivantes.

Elles essuient en série des échecs amoureux, répétant un comportement où l’affirmation de leur indépendance joue un rôle-clé.

Elles cultivent un bon réseau d’amitié mais se retrouvent souvent célibataires ou seules à l’intérieur du couple. Elles souffrent quasi en secret, confrontées à la peur et à l’insatisfaction de leur besoin d’aimer et d’être aimées, malgré l’image positive qu’elles ont d’elles-mêmes et que leurs proches leur renvoient.

Bien que capables d’établir des liens d’amitié fondés sur l’intimité, bien qu’elles démontrent un sens prononcé de l’engagement responsable, elles expérimentent l’intimité et l’engagement comme incompatibles avec l’amour.

Dans bien des cas, ces personnes ont eu des parents qui ne les valorisaient pas, ou si peu, dans leurs goûts, leurs intérêts et leurs projets personnels mais par contre les encourageaient à développer des habiletés de débrouillardise et de réussite socio-économique.

Ces mêmes parents, bien souvent, se montraient envahissants en projetant leurs besoins et leurs idéaux sur leurs enfants. Ils les incitaient à se centrer sur les demandes parentales, accordant moins d’importance aux besoins et aux désirs des enfants.

Même s’ils ont confiance en eux dans bien des domaines de leur vie (travail, loisirs, domesticité, etc.), ces femmes et ces hommes craignent de perdre leur pouvoir personnel en situation d’intimité conjugale. Ils peuvent se sentir facilement envahis par un partenaire qui affirme ses besoins ou adresse des demandes.

Pour protéger leur territoire, ils en arrivent à survaloriser l’indépendance ou à réagir par la défensive à une expression d’amour de la part de leur conjoint ou conjointe.

Jacques avait des parents dépendants: une mère dépressive et un père alcoolique souvent absent. Adulte, il s’est construit un monde d’autosuffisance. Il se débrouille très bien dans la vie, connaît un tas de femmes intéressantes avec qui il flirte amicalement. Amant agréable, il redoute pourtant les relations intimes plus engagées. Pourtant, à quarante ans, son célibat lui pèse davantage que sa solitude.

Depuis six mois, son amitié envers Céline, une collègue de travail qu’il admire, se métamorphose en intérêt amoureux. Cependant Jacques ne comprend pas ses brusques changements d’humeur. En vacances avec Céline, il ressent cette tendresse et ce bien-être dont il rêve depuis toujours. Il apprécie cette qualité de relation. Mais de retour en ville, il vit de l’agressivité quand elle lui propose de passer ensemble le prochain week-end.

4. La dépendance à une empreinte

Au cours de leur enfance, de leur adolescence ou au début de leur âge adulte, ces personnes ont vécu une expérience marquante au sein d’une relation affective significative, familiale, amoureuse ou autre. N’ayant pas fait le deuil ou la séparation d’avec ce passé, elles ne réussissent pas à s’en détacher et interprètent le présent dans la crainte ou l’espoir d’une possible répétition de ce malheur ou de ce bonheur.

Face à une expérience nouvelle, ces femmes et ces hommes tendent à réagir en fonction d’un souvenir-fantasme ayant la force d’une empreinte psychique, plutôt qu’au potentiel d’originalité ou d’exploration de soi et de l’autre qu’offre la réalité du présent.

À 21 ans, Gilles, pour la première fois de sa vie, louait un appartement avec son amie Manon, et non plus avec des copains ou copines d’université. Quatre mois plus tard, en plein hiver, le drame éclatait. Manon annonçait à Gilles sa décision de se séparer et lui demandait d’aller vivre ailleurs.

Quinze ans plus tard, Gilles revivait pour la xième fois une nouvelle séparation d’avec une conjointe parce qu’il lui refusait de partager son projet d’habiter ensemble. Gilles s’était juré de ne jamais plus lier amour et cohabitation. Parfois il se trouvait trop rigide, mais sa peur finissait toujours par l’emporter.

Tout au long de son enfance et de sa jeune adolescence, Élisabeth, adulée par un père présent, dynamique et stimulant, se voyait comme une princesse. À 23 ans, elle recherche en des amours multiples et passionnés, éphémères et décevants, ce sentiment si valorisant d’être la personne la plus importante et la plus merveilleuse aux yeux de ses conjoints. Quand ses amies lui soulignent qu’elle semble rechercher un père idéal plus qu’un conjoint à son égal, elle répond qu’elle ne peut pas se contenter de moins que ce qu’elle a connu.

En guise de conclusion: l’indépendance

Pour terminer cette première partie sur les dynamiques de dépendance, il demeure essentiel de définir la personnalité indépendante. En fait, dans un contexte de relation interpersonnelle, l’indépendance ne saurait exister sans l’autonomie.

Par ailleurs, comment décrire l’indépendance?

La personne indépendante associe l’estime de soi à l’individualité, cette affirmation d’être à la fois semblable et différent, à cent lieux de l’individualisme qui prône le chacun pour soi et l’égocentrisme.

Il s’agit de femmes et d’hommes qui se reconnaissent une valeur constante, cultivent leurs relations d’intimité, apprécient l’engagement et multiplient leurs sources d’expériences valorisantes.

Fidèles en amitié et en amour sans exiger l’exclusivité, centrées sur elles-mêmes mais dénuées d’égoïsme ou d’égocentrisme, recherchant la critique créatrice, ces personnes curieuses se sentent à l’aise à expérimenter et à explorer.

L’intimité, l’engagement, l’affirmation de soi et la liberté leur apparaissent tout à fait compatibles.

Mais parce qu’on n’est jamais tout à fait blanc ou tout à fait noir, il se peut fort bien que des aspects de dynamique d’indépendance côtoient parfois, par exemple en situation de crise, des éléments de dynamiques de dépendance. En ce sens, l’indépendance et l’autonomie demeurent des idéaux, mais combien stimulants, motivants, épanouissants quand ils favorisent le développement de l’individualité et de la coopération dans un climat de respect et d’échange réciproques!

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Michel Lemay, M.A., sexologue en pratique privée, a travaillé comme professionnel notamment à la Maison Jean-Lapointe, et au Pavillon du Nouveau Départ, centres de traitement pour personnes alcooliques et toxicomanes.

Michel Lemay, M.A.
sexologue
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